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En route vers de nouveaux espaces discrets de mondialisation (EDMON)

UMR5193 Laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) Des dizaines de milliers de commerçants du monde entier viennent s’approvisionner à Yiwu (Chine), considéré comme le plus important marché de gros du monde dans le domaine des menus articles. Très éloigné du modèle de la ville globale, le rayonnement de Yiwu n’en est pas moins mondial. À la fois district industriel et quartier urbain cosmopolite, son étude est un point de départ afin de repérer et de suivre routes et ancrages urbains discrets des réseaux brésiliens et arabes de la mondialisation par le bas. Ce projet a obtenu, en 2010, le soutien de l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS au travers d’un projet PE/PS.

Le « marché des pauvres » serait-il en train de se doter d’un (ou de plusieurs) centre(s) ? Des États-Unis à la Russie, du Mexique à l’Inde et du Brésil à l’Algérie en passant par l’Afrique de l’Ouest, la montée en puissance des places marchandes chinoises comme sources d’approvisionnement aux prix imbattables est amplement médiatisée depuis l’adhésion de la République populaire de Chine (RPC) à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Le marché BOP (Base Of the Pyramid) après avoir longtemps été considéré comme un marché non rentable, en est la cible grâce à son poids démographique (4 milliards d’individus gagnant moins de 3000 $ par an), économique (5000 milliards d’US $ par an) et sa flexibilité (c’est selon le Bureau International du Travail à plus de 70% une économie souterraine). Le « marché des pauvres » est devenu une antienne du marketing qui transgresse toute lecture rigide des Suds face aux Nords à l’échelle mondiale.

À l’autre extrémité de ces chaînes commerciales, les marchés de la ville de Yiwu, à proximité de Shanghai, rayonnent chaque année un peu plus sur l’ensemble de la planète. Ils attirent depuis une dizaine d’années des acheteurs du monde entier, venus s’y approvisionner en biens de consommation (small commodities) au prix les plus bas, moyennant une qualité médiocre et la contrefaçon généralisée. Yiwu est emblématique de nouvelles architectures transnationales en gestation, fondées sur la formation de places marchandes façonnées pour accueillir le plus grand nombre de petits grossistes dans les meilleures conditions. Yiwu constitue dans ce projet un point de départ temporaire afin de saisir des mutations de plus grande ampleur.

Un premier enjeu de ce programme consiste à observer la globalisation des pratiques entrepreneuriales relevant de dynamiques que l’on a regroupées sous le qualificatif de mondialisation par le bas. Celles-ci ont pris leur essor dans le sillage des crises industrielles des années 1970-1980 à l’initiative de petits entrepreneurs migrants des communautés transnationales liant un « ici » (les Nords attractifs) à un « là-bas » (les Suds dominés) pour se recomposer dans un cadre global. Ils se caractérisent par des formes d’échanges économiques difficilement quantifiables, mobilisant de nombreux acteurs qui composent ou contournent des règles de l’échange fixées par les Etats et les instances de régulation du commerce international, inventant des codes et des normes propres.

Les figures entrepreneuriales qui animent et connectent ses places marchandes à l’échelle globale se diversifient. Elles rendent toute distinction trop rigide entre l’économie formelle et l’informelle moins efficiente. Elles s’émancipent progressivement vis-à-vis des réseaux migratoires au sein desquels elles ont souvent pris leur naissance. Leur rôle se refond aujourd’hui dans une régionalisation du monde qui épouse les contours, étend ou transcende des aires géographiques, culturelles, linguistiques et confessionnelles.

Second enjeu, cette globalisation commerciale, fondée sur la montée en puissance de la destination chinoise, est une manifestation forte d’une mondialisation aux contours plus labiles. Elle exprime la pluralité des centralités économiques ne relevant pas seulement des formes dominantes de l’échange mais toujours plus nettement situées dans un cadre polycentrique qui met en lumière un décentrement accéléré vis-à-vis des cadres de lecture géopolitiques hérités, Nord-Sud ou postcoloniaux.

Les routes globales qui sont construites ne peuvent pas être réduites à un simple allongement entre des lieux de production et des lieux d’approvisionnement. Elles se complexifient au fur et à mesure que les routes commerçantes transnationales s’allongent et doivent être repensés à toutes les échelles. L’ouverture de marchés mondiaux après la chute de l’URSS, la montée en puissance du Brésil, la généralisation des règles du libre-échange commercial et les intégrations régionales, le poids de la contrefaçon (80% des produits fabriqués à Yiwu), de la crise financière (banqueroute du relais majeur de Dubaï), du 11 septembre (banalisation de la destination chinoise comme source d’approvisionnement des négociants musulmans), des stratégies frontalières autour de la Chine, de l’Europe ou des États-Unis qui ferment, ouvrent ou réorientent des routes aux entrepreneurs migrants, du rôle des diasporas commerçantes… sont autant d’entrées très enchevêtrées et qui doivent de ce fait être questionnées en contexte.

Troisième enjeu, la mondialisation par le haut se fonde sur des espaces identifiés, connectés et hiérarchisés dans les villes globales. Les dynamiques identifiées se fondent aussi sur un système spatial d’évidence cohérent mais plus difficile à saisir et par conséquent qualifié de discret. Il lie des espaces qui sont hétéroclites dans leur forme mais qui sont nécessairement liés entre eux afin d’assurer une circulation fluide et à bas prix des marchandises. Ceux-ci sont rarement des villes mais plutôt des marchés, des rues commerçantes, des postes-frontières, des hôtels… autant d’ancrages urbains qui sont autant la résultante des flux transnationaux de produits et de personnes que des espaces locaux avec leur propre histoire.

C’est en ce sens que Yiwu est exemplaire de la mise en place de formes de gouvernances inédites à l’échelle locale des marchés et des villes produits par la transnationalisation des échanges marchands. Dans les marchés de la ville, l’intensité des transactions commerciales croît même en temps de crise. La formation de cette ville-marché, dans le contexte de la libéralisation économique chinoise impulsée dans les années 1970 est désormais bien connue grâce à de nombreux travaux d’économistes. À partir de 1991, Yiwu devient le plus important marché de gros de la République Populaire de Chine, spécialisé dans la vente des menus articles proposant aux grossistes une vaste palette de choix avec ses 62000 boutiques d’usines qui proposent 400000 produits différents en 2008. Son internationalisation est déjà en gestation avant même que la Chine n’adhère officiellement à l’OMC en 2001.

Yiwu combine aujourd’hui des conditions d’hospitalité pour des acheteurs venant de tous les horizons du globe, marquant le passage de l’entrepreneur-migrant au tourist-trader, une tolérance entre formes licites et illicites de l’échange et une articulation étroite entre développement économique et urbain local. Plusieurs centaines de négociants étrangers vivent dans la ville pour animer ses réseaux internationaux et les marchés relais se multiplient dans et hors du territoire chinois, souvent créés à l’initiative de marchands pionniers ayant fréquenté la ville.

Dans le monde entier, le modèle Yiwu fait école. Stigmatisé par les instances économiques internationales (OCDE, priority watch list de l’USTR1, EU list…) pour leur rôle dans la diffusion des produits contrefaits au nord comme au sud, ils forment des places marchandes de rayonnement national ou transnational fréquentées par des milliers de négociants et de chalands quotidiennement.

Cette question est appréhendée à travers une comparaison internationale en observant dans différentes régions du monde les modalités selon lesquelles quelques-unes de ces places marchandes sont connectées aux réseaux globaux de l’échange et insérées dans des espaces urbains au sein desquels elles prennent un rôle croissant.

Ce projet est mené dans un cadre pluridisciplinaire (sociologie, géographie, ethnologie…) et international, en lien avec des collègues brésiliens qui mènent des enquêtes dans des marchés situés dans la métropole de Sao Paulo grâce au programme « Trajectoires, circuits et réseaux urbains, nationaux et transnationaux »2 coordonné par Angelina Peralva (Professeur d'université à Toulouse2) et Vera Telles (Professeur d'université à Sao Paulo) et en Algérie grâce au projet « Espaces urbains transnationaux de l’Algérie contemporaine » (EUTAC)3 .

1.Le bureau du Représentant américain au commerce (en anglais United States Trade Representative ou USTR) est un bras de la branche exécutive du gouvernement fédéral des États-Unis et fait partie du Bureau exécutif du président des États-Unis.
2. Programme franco-brésilien de coopération (CAPES-COFECUB n° 575-07).
3. http://w3.msh.univ-tlse2.fr/spip/spip.php?rubrique194

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© Olivier Pliez / Allée des centenaires, Dakar, 2007 © Olivier Pliez / Marché aux vêtements, ataba, le caire
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© Olivier Pliez / dubaï, vente en gros de made in china, 2011 © Olivier Pliez / Marchands et colis, Dubaî, 2011
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© Olivier Pliez / Hall de la foire de Yiwu, construct international shopping paradise, 2006 © Olivier Pliez / Pharaon made in china, cairo, 2007
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© Olivier Pliez / Restos arabes à Yiwu, 2009 © Olivier Pliez / Souvenirs à destination des marchands, Yiwu, 2009

contact Contact :

Olivier Pliez, chargé de recherche CNRS

Référence :

Pliez O., 2010, « Toutes les routes (de la soie) mènent à Yiwu (Chine). Entrepreneurs et migrants musulmans dans un comptoir économique chinois », Espace Géographique, (n°39), p. 132-145.
(Article disponible sur Cairn.info pour les abonnés)

A venir :

Projet EUTAC (projet Espaces urbains transnationaux de l’Algérie contemporaine)

Entre le licite et l'illicite : migrations, travail, marchés, colloque international sous la direction d’A. Peralva et V. Telles à Cerisy du 12 septembre au 19 septembre 2011


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